Je tiens par mon témoignage à vous faire connaître les terribles épreuves que j'ai vaicu à l'âge de 13 ans lors du Génocide perpétré par les turcs contre le peuple Arménien.
Nous demeurions à Élazig grand bourg situé à proximité de Kharpout. Tous les hommes de 20 à 40 ans avaient été incorporés dans l'armée Ottomane. Restaient donc les femmes, les vieillards et les enfants.
Dans un premier temps les turcs exigèrent que les Arméniens livrent les armes qu'ils possédaient. Certains sensés cacher des armes furent torturés : on leur ferrait la plante des pieds comme on le fait aux chevaux. Nous entendions de chez nous ces malheureux hurler de douleur.
En aout 1915 nous avons étés regroupés en convois (c'était le deuxième; le premier était parti depuis 2 mois). Nous avons pris la route,ma Grand mère, mon père, mes deux frères et ma soeur. J'étais l'ainé des enfants. Afin de soulager ma Grand mère qui ne pouvait marcher, nous avons loué deux ânes à des kurdes : l'un portant ma Grand mère, l'autre, nos maigres bagages. Nous marchions 6 heures.Malheur à celui qui ne pouvait avancer : les gendarmes leur donnaient des coups de crosse.
Nous sommes arrivés à proximité de l'Euphrate, la 2ème nuit. Le loueur kurde nous a demandé 2 jours de location d'avance, mais le lendemain les ânes et le loueur avaient disparu! Nous reprimes la route sous un soleil torride. Ma Grand mère avançait péniblement, quand tout à coup elle s'effondrat en demandant de l'eau. J'ai courru lui chercher de l'eau. Au contact de l'eau sur ses lèvres, elle ouvrit les yeux, et dans son immence tendresse, elle me donna sa bénédiction. Ses prières devaient me protéger toute ma vie. Le convoi nous ayant dépassés, sous la pression des soldats, elle nous demanda de l'abandonner. Nous partimes en pleurant; plus loin je me retournais et vis un soldat la tuer d'un coup de hâche. Elle venait de subir le même sort que son mari prêtre qui avait été décapité lors du précédent massacre en 1896. Ce souvenir hante mes nuits.
Nous poursuivimes la route jusqu'à Iso. La nuit l'ordre nous fut donné de leur remettre notre argent sous peine de torture ou noyade;ainsi nous sommes sans argent ni nourriture. Plus tard ils séparent les hommes des femmes ; la nuit suivante fut atroce pour les les femmes et les jeunes filles qui furent violées. Je vois une femme et ses deux filles se noyer plutot que de subir ces outrages. Le lendemain 2 jeunes filles se suicident en se jetant d'un pont. Plus tard, les hommes du convois sont noyés ; mon père en faisait partie.
Le lendemain nous primes la direction de Malatia. Nous vimes des charrios abandonnés et plus loin une odeur suffocante nous saisit:des milliers de cadavres gisaient dans les fossés. Nous comprenons le sort qui nous ait réservé... Il nous faut marcher sans eau, sans nourriture. Des kurdes échangeaient nos vêtements contre de la nourriture. Pour gagner quelques sous, je portais un bébé, car sa mère attendait un enfant. Avec cet argent, j'achetais des pois chiches et des fèves pour nourrir mes frères et soeur. Mes jambes commençant à enfler, je ne pouvais plus marcher. Des femmes m'ont soigné ; le sable chaud soulageait la douleur. Nous arrivammes à la ville arabe de Sorouk.
Des arabes et des kurdes sont venus choisir des filles et des garçons ; c'est ainsi que mes deux frères et ma soeur me quittèrent. Des femmes se séparèrent de leurs enfants pour leur sauver la vie. Certains furent dirigés vers le désert de Deïr-es-zor, d'autres vers Alep.
Un soir, malade, je m'effondrais sur le bord de la route quand je rouvris les yeux, j'étais seul. Je fus sauvé par des Arabes Chrétiens. Je vaicus 4 ans chez ces gens puis je tentais de retrouver des survivants de ma famille... Comment me suis je retrouvé à Paris? c'est une autre histoire...
